Cardinal Chat-Calin

« Plus loin derrière, nous avons trouvé « la culture de l’évaluation » et le comportementalisme. Évaluation et comportementalisme sont des forces idéologiques actuellement conquérantes, qui jouissent de puissants appuis dans l’administration et de puissants relais dans les médias. Néanmoins, un coup d’arrêt à cette marche triomphale a été donné par M. Douste-Blazy quand il a fait retirer du site de son ministère le rapport INSERM sur l’évaluation des psychothérapies, rapport digne des Pieds Nickelés, comme le montrera notre livre blanc en préparation. On a vu aussitôt se déchaîner les relais associatifs et syndicaux du complexe « TCC-Culture de l’évaluation ». M. Douste-Blazy a tout dernièrement été pris à partie dans L’Express, dans le même temps où la page « Psychologies » du Monde encensait le rapport de l’INSERM tout en passant sous silence l’important travail critique de la revue Cliniques méditerranéennes. »

« J’ai lancé sur France-Culture, jeudi dernier, le « Réseau international des Amis des libertés », qui trouvera des relais à travers toute l’Europe et l’Amérique Latine, et réunira demain des Américains, des Britanniques, des Australiens, qui sont payés pour savoir ce qu’il en est du totalitarisme des TCC. Skinner disait : « We can’t afford freedom. » Un ami australien dit : « Skinning Skinner« . L’Association mondiale de psychanalyse, que j’ai créée en 1992 et dirigée dix ans durant, est un vaste réseau international qui s’est jusqu’à présent consacré exclusivement à la clinique et à la formation psychanalytiques. Contraints aujourd’hui d’entrer en politique pour combattre les TCC et la culture de l’évaluation, nombre de ses membres, soudés par un travail commun commencé il y a trente ans, constituent une force qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le monde, et qui donnera de la tablature à M. Rosanvallon et à ses amis. L’idéologie comportementalo-évaluationniste n’est pas de gauche ; elle n’est pas de droite ; elle est celle d’ennemis du genre humain, qui s’ignorent comme tels, bien entendu, car ce sont aussi d’excellentes personnes. La notion de la science qu’ils véhiculent est une caricature ; leurs recherches quantifiées sont imbéciles ; leurs thèses sont utopiques ; leur utopie est infâme. Qu’on lise donc Walden 2, de Skinner, qu’ils ont poussé l’inconscience jusqu’à faire publier ce mois-ci. »

« Les penchants criminels des États-Unis, il n’est que de regarder du côté d’Abou-Graïb pour les voir en pleine lumière. Il faut savoir que les tortures, non moins psychiques que physiques, qui ont révulsé la planète, sont l’application de méthodes qui portent un nom : ce sont exactement des méthodes comportementalistes. Le génial inventeur du comportementalisme, B. F. Skinner, disait, et cela fut imprimé en septembre 1971 sur la couverture de Time magazine : « We can’t afford freedom« , nous ne pouvons pas nous payer le luxe de la liberté. Dans cette optique, il avait écrit en 1948 une utopie infâme, Walden Two — oh ! Thomas More — jamais traduite en français, et pour cause. Dans leur inconscience — car la canaillerie n’exclut pas la bêtise, comme Lacan l’avait malicieusement remarqué — les adeptes français du comportementalisme ont fait traduire ce livre, et devait le fêter samedi dernier à l’Espace Cardin. L’ouvrage est annoncé en librairie pour jeudi prochain, aux éditions In Press. Achetons-le. Nous aurons l’occasion d’en parler lors du prochain Forum, ici même, le 9 avril. »

Jacques-Alain Miller répond aux anti-Freud au sujet du livre noir de la psychanalyse (Le Point, 22/09/2005)

Freud est un menteur et un mystificateur, clament les partisans des thérapies comportementales et cognitives. Ils le disent dans le Livre noir de la psychanalyse (éditions Les Arènes). Jacques-Alain Miller, l’un des chefs de file de la psychanalyse, répond à ces « braillards haïssant Freud ».

Définition du métier de psychanalyste: « Profession qui, après tout, doit sa propre existence et sa propagation à une pléthore de personnes crédules, prêtes à se payer le luxe d’abdiquer leur souveraineté mentale à quelqu’un d’autre et tentant trop souvent désespérément de se décharger de la responsabilité morale du naufrage de leur vie. » Définition de la psychanalyse : « Une théorie omnisciente qui ne repose finalement que sur la dépendance à la vie de personnes souffrantes. » Voici pour le fond… et la forme. Le livre noir de la psychanalyse, paru aux éditions Les Arènes, ne fait pas dans la litote. Son propos est martial : démasquer la psychanalyse, qui, prétendant soigner, ne servirait qu’à entretenir les patients dans leur plainte narcissique.

Ce livre collectif scande la bataille acharnée opposant en France depuis deux ans les psychanalystes, disciples de Freud, aux partisans des thérapies comportementales et cognitives. Ces encore méconnues TCC sont nées dans les années 60 aux Etats-Unis. Ce sont des thérapies mises en oeuvre par près d’un millier de praticiens (psychiatres ou psychothérapeutes) qui, se basant sur les théories de l’apprentissage et du conditionnement, conduisent le patient à se débarrasser d’un symptôme en quelques séances. Exemple : un timide sera, par une série d’exercices, invité à prendre la parole devant un auditoire, puis à se faire remarquer en public, enfin il chantera à tue-tête « Joyeux anniversaire » dans une rame de métro bondée. Une thérapie « efficace », disent ses praticiens.

Les adeptes des TCC, dont Mikkel Borch-Jacobsen et Didier Pleux, deux auteurs du Livre noir de la psychanalyse, reprochent à la psychanalyse d’être « une idéologie dominante qui véhicule des vérités contestables ». Leurre thérapeutique, « elle prétend être une thérapie et guérir, alors elle doit accepter d’être évaluée », ajoute Christophe André, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, car « on ne peut en 2005 dispenser des soins sans les évaluer ». Evaluation, ainsi se nomme la hache de guerre qui oppose si frontalement partisans des TCC et psychanalystes. Les TCC sont évaluées depuis vingt ans par des études anglo-saxonnes et donnent à cette aune des résultats satisfaisants. Les psychanalystes refusent d’entendre parler d’évaluation. Marotte comptable, disent-ils, arguant qu’il est impossible d’évaluer une cure, fondée sur la parole, dont les effets thérapeutiques peuvent être variés, invisibles, différés, en tout cas inquantifiables. Evaluer la psychanalyse, c’est ramener, selon ces petits-fils de Freud, la complexité de l’existence humaine à un schéma mathématique pour contenter les managers de la Sécurité sociale.

Freud a vieilli? Si Le livre noir de la psychanalyse marque une virulente étape, il fut précédé de deux épisodes. En juin 2003, c’est l’amendement Accoyer, du nom du député UMP qui vise à réglementer l’usage du titre de psychothérapeute. Levée de boucliers des psychanalystes. La loi sera votée, mais, faute de décrets d’application, n’est toujours pas appliquée.
Deuxième étape, la publication en juin 2004 d’un rapport d’expertise de l’Inserm qui, sur la base d’études internationales, conclut que les TCC sont plus efficaces que les « psychothérapies relationnelles », dont la psychanalyse. Et, coup de théâtre, alors que ce rapport émane d’un organisme public à la demande d’un service gouvernemental, le ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, le retire in extremis. Les psychanalystes jubilent. Les partisans des TCC rappellent que ce rapport avait pour origine la demande de plusieurs associations représentant quelque 4 500 patients ne sachant trop par qui, comment et pourquoi se faire soigner quand ça va mal.

Depuis, les armes se fourbissent. Pourquoi, réclament les partisans des TCC, ne pas admettre que Freud a vieilli, qu’il s’est trompé, que les neuro-sciences lui donnent tort et que leurs thérapies soignent mieux que de sempiternelles séances de divan où l’on s’épanche dans un silence complice? Archifaux, répliquent les psys. Une personne phobique de l’ascenseur, à laquelle les TCC auront enseigné comment prendre l’ascenseur, aura évacué son symptôme, mais l’origine inconsciente de cette phobie n’aura pas été entendue.
Et le symptôme resurgira, prédisent-ils. « Les psychanalystes sont aux abois. Nos outils sont simplistes face à des souffrances complexes, mais ils obtiennent des résultats, ajoute Christophe André ; et il m’arrive d’envoyer des patients qui vont mal vers des psys. » La réciproque est rare. Ce qui signifie, docteur?

Interview: Jacques-Alain Miller

Le Point: L’amendement Accoyer puis le rapport de l’Inserm et enfin ce Livre noir de la psychanalyse, comment expliquez-vous ces assauts de plus en plus virulents?

Jacques-Alain Miller: Un livre comme ça, j’en voudrais un tous les ans! Ça fait le plus grand bien aux psychanalystes d’être régulièrement étrillés, passés au crin ou à la paille de fer. Le président Mao disait: « Etre attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose. » Constatons que la psychanalyse existe très fort, pour être ainsi assiégée depuis deux ans, aux niveaux politique, scientifique, et maintenant médiatique. Il faut supposer qu’elle recèle quelque chose de très précieux, dont les psychanalystes sont les gardiens, éventuellement ignorants.

Le Point: Pourquoi les psychanalystes refusent-ils l’évaluation comparative des thérapies?

JAM: Les thérapies comportementales et cognitives, les TCC, sont des produits récents, formatés sur mesure pour aider les gestionnaires de la santé à baisser les coûts. Car l’enjeu de la dispute, c’est le marché du mental. Jusqu’où « marchandiser » et «sociétaliser» le mental sans cesser d’être une société de liberté et un Etat de droit? La psychanalyse est aujourd’hui comme une enclave où ne vaut pas le ratio coût/profit. Elle est d’autant plus nécessaire et d’autant plus attaquée que le ratio de rentabilité gouverne tout le reste. La psychanalyse, c’est comme Astérix!

Le Point: La psychanalyse conduit-elle à la guérison? Est-ce une thérapie?

JAM: La psychanalyse a sans doute des effets thérapeutiques. Pas question d’entrer « pour voir ». Il faut un désir décidé, et que l’existence vous soit une souffrance. Seulement, ces effets ne s’obtiennent qu’à condition de mettre en question la notion même de guérison, car de l’humaine condition on ne guérit pas.
Quant aux TCC, ce sont des techniques d’apprentissage et de conditionnement et aucunement des psychothérapies. Elles ne tiennent compte que du comportement observable et quand elles intègrent le fonctionnement psychique, ce n’est qu’au titre du traitement de l’information. L’efficacité du conditionnement a été jadis mise en évidence par un esprit éminent, le soviétique Pavlov, chez le chien. Agir sur l’homme par les mêmes moyens, c’est horrible. Savez-vous que l’armée américaine comprend des équipes spécialisées de comportementalistes, désignées par l’acronyme BSCT, et qui opèrent à Guantanamo comme à Abou Ghraib? Là il y aurait matière pour un vrai « Livre noir » si quelqu’un voulait bien s’y intéresser.

Le Point: Mais dites-nous ce qu’est la psychanalyse?

JAM: Une psychanalyse, cela consiste à parler en roue libre, à ne pas taire les idées qui passent dans la tête, comme nous le faisons maintenant. Au fur et à mesure, dans vos propres paroles, un autre sens prend consistance, vous surprend, puis se délite, emportant le mal. En général, on découvre à quel point on a été conditionné par des éléments d’apparence infime dans des circonstances hasardeuses: des choses de l’enfance, entrevues, certaines paroles qui vous ont été dites, et l’on revient là-dessus jusqu’à ce que la charge maléfique de ces éléments soit détrempée. Chaque cas est différent.

Le Point: Et comment définiriez-vous les thérapies comportementalo-cognitives?

JAM: Voyez-vous, ce sont des dresseurs d’hommes, comme il y a des dresseurs d’ours, de chevaux ou d’otaries. Ayant triomphé dans le dressage animal, ils entreprennent de faire pareil avec les hommes. Seulement, minute, papillon! Chez l’humain, le rapport de cause à effet «stimulus-réponse» est toujours déréglé par ce qu’on appelle comme on peut: inconscient, désir, jouissance.
Ce Livre noir de la psychanalyse est le fruit monstrueux des noces du comportementalisme avec une bande de fameux braillards haïssant Freud, en mouvement depuis vingt ans. Je me souviens d’un qui, jadis, à New York, me poursuivait: « J’ai ici toutes les preuves, disait-il en montrant sa sacoche, que Freud couchait avec sa belle-soeur ».

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