Grande Prêtresco

« La famille est — nous le savons grâce à la psychanalyse — à l’origine de toutes les formes de pathologies psychiques : psychoses, perversions, névroses, etc. »

« Il y a bien souvent en France une jonction inconsciente entre antifreudisme, racisme, chauvinisme et antisémitisme. »

« Si l’on sait que Freud s’est maintes fois trompé en changeant de théorie, et s’il est avéré qu’il a essuyé de très nombreux échecs thérapeutiques, il est tout aussi évident qu’il fut à la fois un savant remarquable, un clinicien génial, un bourgeois conservateur et un maître à penser autoritaire, intransigeant et souvent dogmatique. »

« L’efficacité n’est jamais un argument : ni en médecine, ni en science, ni dans les arts ou la littérature. »

« Les TCC réduisent les êtres humains à leurs comportements et, pour guérir les individus, elles inventent des méthodes qui sont des pratiques de suggestion, de fascination, d’aliénation. Il faut naturellement éviter de faire découler mécaniquement telle ou telle position prise par un thérapeute de la théorie à laquelle il se réfère ; pour la psychanalyse comme pour la TCC. Mais toute théorie psychologique est porteuse d’une politique, au sens général du terme. Or, un thérapeute comportementaliste, qu’il soit cognitiviste behavioriste ou autre, conteste l’idée même de psychisme. Il ne veut rien savoir de la signification des actes inconscients, ou même de la signification historique de l’action humaine. Il n’y a pas de sujet, pas d’inconscient, pas de déterminisme historique, pas d’engagement qui vaille la peine. Il existe simplement une machine humaine. Du coup, ces thérapies s’appuient sur une notion de norme et de pathologie qui tend à classer tout comportement humain – une fois que ce comportement a été catégorisé d’une certain façon – du côté d’une pathologie ou d’une norme. Le problème devient alors celui de la définition des bonnes normes permettant que les individus soient en bonne santé. C’est la nouvelle barbarie du bio-pouvoir dont parlait Michel Foucault ; c’est-à-dire d’une politique qui entend gouverner le corps et l’esprit des individus, les conduites humaines en fonction de la « bonne santé » des populations. »

« Les thérapies comportementales et cognitives prétendent faire cesser les symptômes des maladies psychiques qu’on nous présente comme les maux du siècle : phobies, troubles obsessionnels compulsifs (TOC), perte de l’estime de soi, etc. Par comparaison, les analystes se voient reprocher leur non-intervention sur les symptômes. Or, l’analyse peut y répondre bien mieux que les TCC. Encore faut-il proposer des cures courtes et actives, comme celles que pratiquait Freud lui-même. Tout est à réinventer dans le domaine clinique… de manière que la cure soit adaptée à chaque sujet. »

« Les patients des années 1990 ne ressemblent plus guère à ceux d’autrefois » : « N’ayant souvent ni l’énergie, ni le désir de se soumettre à des cures longues, ils ont du mal à fréquenter le cabinet des psychanalystes de façon régulière. Ils manquent facilement les séances et parfois n’en supportent pas plus d’une ou deux par semaine. Faute de moyens financiers, ils ont tendance à suspendre la cure dès qu’ils constatent une amélioration de leur état, quitte à la reprendre lorsque les symptômes réapparaissent. Cette résistance à entrer dans le dispositif transférentiel signifie bien que si l’économie de marché traite les sujets comme des marchandises, les patients ont aussi tendance à leur tour à utiliser la psychanalyse comme un médicament. »

Lettre ouverte aux responsables de France Culture au sujet de l’émission de Michel Onfray programmée de fin juillet à fin août 2010 à 19h

Le texte qui suit a été établi par un collectif de psychanalystes et d’enseignants

A Monsieur Bruno Patino Directeur de France Culture

et

A Monsieur Jean-Luc Hees Président de Radio France

France-Culture possède aujourd’hui un rayonnement important ; c’est en trouvant le ton juste lorsqu’il s’agit des affaires du monde qu’elle peut maintenir son statut de radio d’exception. Nous sommes donc stupéfaits que France-Culture fasse de nouveau une très large place aux conférences que donne M. Onfray à l’université populaire de Caen en les diffusant cet été. Selon France Culture les conférences sont présentées ainsi : « Cette année, dans la perspective d’établir une contre-histoire de la philosophie, Michel Onfray s’attaque aux fondements de la légende freudienne. »

Depuis des années en effet, universitaires et chercheurs, venus des horizons les plus divers, ont démontré que les publications de M. Onfray ne reposaient le plus souvent que sur l’approximation grossière, l’affabulation, l’erreur ou la rumeur, notamment lorsqu’il s’agit des trois grands monothéismes, de Marx, de Montaigne, de Charlotte Corday, de Marat, d’Eichmann et de Kant, de Freud enfin.

Les outrances et les aberrations que contiennent ses ouvrages, dont le dernier en particulier (Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne), ont suscité une protestation qui ne cesse de s’étendre ; car le débat qui s’est installé autour de celui-ci dépasse largement la question de Freud et de la psychanalyse : il s’agit une fois encore d’une imposture érigée en savoir. Cela fait maintenant sept ans que sont ainsi diffusées les conférences de Michel Onfray. On se demande au nom de quoi celui-ci bénéficie d’une telle pérennité. Onfray ne peut même pas être considéré comme une des voix de la philosophie.

Nous ne pouvons accepter que France Culture, radio publique, continue ainsi à légitimer une telle entreprise de dénigrement et de désinformation qui risque fort à l’heure qu’il est d’avoir des effets nocifs sur des personnes peu averties et qui, de par leur souffrance psychique sont en voie de s’adresser à des praticiens de la psychanalyse et de la psychothérapie qui s’en inspire. Nous sommes là face à une tentative de destruction envers une profession, et de tout un ensemble de professionnels (psychiatres psychologues et autres de formation psychanalytique).

Michel Onfray est le seul intellectuel français à bénéficier ainsi d’une situation qui fait de lui l’égal d’institutions aussi prestigieuses que le Collège de France, ou l’Ecole des Hautes Etudes. Or très nombreux sont les philosophes, historiens, chercheurs en sciences humaines dont les travaux font autorité en France et à l’étranger et qui pourraient trouver sur France-Culture une égale diffusion, dans le respect de la pluralité des voix.

Pour toutes ces raisons, nous demandons que dans les conditions réglementaires en vigueur, il soit mis fin à un contrat qui lie ainsi la radio publique à Michel Onfray. L’antenne sera ainsi de nouveau disponible à une diversité des véritables voix philosophiques.

Elisabeth Roudinesco contre-attaque (l’Express, le 05/09/2005)

Historienne, directrice de recherche à l’université Paris VII, la psychanalyste réagit au Livre noir de la psychanalyse (les Arènes)

Le Livre noir vous a scandalisée. Pourquoi?

Le but de cet ouvrage au titre racoleur n’est pas de critiquer la psychanalyse, mais de nuire à une discipline et à ses représentants, dans un contexte de crise. Freud y est traité de menteur, faussaire, plagiaire, dissimulateur, propagandiste, père incestueux. Il est présenté comme une sorte de dictateur ayant trompé le monde entier avec une doctrine fausse. La plupart des grandes figures de la psychanalyse, Melanie Klein, Anna Freud, Jacques Lacan, Bruno Bettelheim, Françoise Dolto, sont brocardés. Dans une langue pauvre et vulgaire, et à coups d’affirmations fausses et sans fondements. Tous les mouvements psychanalytiques sont dénoncés comme des lieux de corruption et les analystes, taxés de criminels, responsables de la mort de 10 000 toxicomanes en France, pour avoir prétendument contribué à empêcher la diffusion des traitements de substitution. L’ouvrage est d’autant plus pervers que, en dehors de ses cinq principaux signataires – une éditrice, un historien et trois thérapeutes comportementalistes violemment antifreudiens – il inclut également des auteurs dont les articles peuvent être des critiques de la psychanalyse ou de Freud, mais qui n’ont rien à voir avec cette position ultradestructrice et qui ont peut-être servi, à leur insu pour certains, de caution à l’entreprise. Ce n’est pas un livre scientifiquement sérieux, c’est un réquisitoire fanatique qui se situe dans la tradition de l’école dite « révisionniste ».

Vous faites allusion aux négationnistes des chambres à gaz?

Pas du tout. Ce terme de « révisionniste » est celui que se sont donné eux-mêmes les historiens américains qui ont entrepris la critique systématique de l’œuvre de Freud, qu’ils considèrent comme un plagiaire et un mystificateur. Un courant qui va bien au-delà de la critique et qui vise à montrer que la psychanalyse est une imposture. Ses partisans ont fini, à cause de leurs excès, par être marginalisés outre-Atlantique, après avoir voulu faire interdire, en 1996, une grande exposition sur Freud à Washington.

Mais n’a-t-on pas le droit de critiquer la psychanalyse?

Bien entendu qu’il faut critiquer la psychanalyse: j’appartiens au courant historiographique inauguré par Michel Foucault et Henri Ellenberger, dont l’œuvre est aujourd’hui détournée par les auteurs du Livre noir. Mais les principaux auteurs et responsables de cet ouvrage ne sont pas dans ce registre: ils décrivent un goulag imaginaire dont ils n’apportent aucune preuve. Les chiffres sont faux, les affirmations inexactes, les interprétations parfois délirantes. La France et les pays latino-américains sont traités de nations arriérées, comme si la psychanalyse y avait trouvé refuge pour des raisons obscures alors qu’elle aurait été bannie des pays civilisés. De nombreux textes sont des résumés de livres – déjà publiés depuis des années et connus des spécialistes – dont les idées sont déformées, isolées de leur contexte et parfois détournées. Ce sont des vieilleries déguisées en révélations d’une vérité cachée jusque-là, alors que l’inventaire a été fait depuis longtemps. La théorie analytique est présentée comme une «fausse science» dénuée de tout savoir clinique. Aucun de ses aspects positifs n’est mentionné, pas même ses succès célèbres, ni Marie Bonaparte, sauvée du suicide par Freud, ni Françoise Giroud, qui disait devoir la vie à son analyse avec Lacan. Les « victimes » de la psychanalyse sont appelées à se rebeller, non pas contre les charlatans qui les auraient abusées, mais contre une discipline dans son ensemble, ce qui est absurde. Les auteurs invitent les patients des analystes à quitter les divans pour rejoindre ceux qui, aujourd’hui, seraient les seuls à pouvoir guérir l’humanité de ses problèmes psychiques: les psychiatres partisans des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Les abus des médecins, des psychanalystes ou des psychothérapeutes, qui existent bien sûr, servent de prétexte pour s’attaquer au père fondateur. C’est comme si on déclarait demain que Spinoza était un imposteur. Il y a bien une campagne aujourd’hui – avec laquelle je ne suis pas d’accord – qui vise à interdire à l’université l’enseignement de l’?uvre de Heidegger, mais ce dernier était nazi, ce qui n’est pas le cas de Freud!

Ce n’est tout de même pas la première fois que la psychanalyse est attaquée?

Depuis le début, avant même la constitution d’un mouvement psychanalytique orthodoxe, elle a toujours suscité de la haine – que je distingue de la nécessité d’une position critique. On dirait que cette doctrine touche à quelque chose de si essentiel – la subjectivité humaine, l’inconscient, ce qui nous échappe – qu’elle déclenche des réactions démesurées. Elle a d’abord été qualifiée d’obscénité par l’Eglise catholique et les puritains, parce qu’elle parlait de la sexualité infantile. Dans les querelles nationalistes, elle a successivement été traitée de « science boche » par les Français, sous prétexte qu’elle échappait au caractère latin, alors que les Scandinaves la qualifiaient de « science latine », inventée à Vienne, la ville décadente de Freud, et donc dégénérée. Les nazis l’ont ensuite désignée comme « science juive » ou « judéo-bolchevique ». Puis elle a été décrétée « science bourgeoise » par les staliniens après 1949, et « idéologie américaine » dans le contexte de la guerre froide, alors qu’il y avait beaucoup de freudiens de gauche. Finalement, les psychiatres du Parti communiste ont changé de position après le rapport Khrouchtchev, en 1956. L’Eglise catholique, elle aussi, y est devenue favorable à partir de 1950: redoutant de recruter des pervers sexuels ou des malades mentaux dans ses rangs, la hiérarchie romaine ordonne alors le « discernement des vocations », c’est-à-dire des expertises psychiatriques. Comme, à ce moment-là, la psychiatrie est dominée par la psychanalyse, certains prêtres progressistes, tel l’abbé Oraison, profitent de cette ouverture pour s’interroger sur la nature de la foi. A partir des années 1960, le relais de la haine de Freud est repris par les scientistes, qui accusent la psychanalyse d’être non pas une science bourgeoise ou juive, mais une fausse science, une illusion religieuse dont Freud serait le nouveau messie.

Les historiens «révisionnistes» ont alors repris le flambeau?

Leur bataille, lancée dans les années 1970 aux Etats-Unis, a fini par s’éteindre dans les années 2000: ils ont échoué, car ils ont commencé à vouloir interdire des enseignements, des expositions et toute allusion positive à la psychanalyse. Les historiens critiques de Freud ont pris leurs distances avec ce mouvement radical alors que se développaient outre-Atlantique une profusion d’études sur le freudisme, dont une grande partie reste ignorée chez nous. Le Livre noir dénonce l’ « exception française » parce que le courant analytique serait dans notre pays plus important qu’ailleurs. Mais l’Hexagone n’est pas une exception: la psychanalyse est toujours solidement implantée dans 41 pays. Si on se réfère au nombre de psychanalystes par habitant, le plus freudien est la Suisse, suivi par l’Argentine, la France, puis les Etats-Unis, le Brésil et le Royaume-Uni. Et les différences en termes d’implantation sont minimes: nous ne sommes pas, loin de là, le dernier bastion où résiste la théorie de l’inconscient.

Les psychanalystes eux-mêmes n’ont-ils pas prêté le flanc à ces attaques?

Les sociétés analytiques vivent dans un monde fermé traversé de querelles. Elles ont fait preuve d’une certaine arrogance à l’encontre des psychothérapeutes lors des récentes discussions sur le projet de loi visant à réglementer leur profession, en négociant avec le ministère pour en être exemptées. Elles ont aussi eu le tort de ne pas prendre en compte les transformations sociales. La psychanalyse doit sa grandeur à sa philosophie de la liberté, qui rend le sujet responsable de son destin. Mais les analystes français ont perdu leur pouvoir de subversion et se sont endormis sur la routine: ils se sont opposés au Pacs, au mariage des homosexuels, et n’ont cessé de prôner des positions frileuses sur l’évolution de la famille, alors que Freud lui-même n’avait pas hésité à prendre des positions courageuses à son époque contre la peine de mort, ou en défendant les homosexuels. Cela dit, la psychanalyse française a quand même évolué. Les analystes sont moins orthodoxes, ils ont renoncé aux cures à cinq séances par semaine, ils acceptent que les patients ne s’allongent pas. Il y a un débat mondial pour redéfinir la pratique et les formations.

La psychanalyse a longtemps été considérée comme la discipline reine de la santé mentale: est-ce toujours le cas?

La psychiatrie est devenue entièrement biologique, elle est en train de se soumettre au comportementalisme en redevenant purement médicale. Les praticiens adeptes des TCC sont peu nombreux en France (550 recensés), ils n’attirent pas spécialement le public, mais ces thérapies sont valorisées dans les facultés de médecine et par le ministère de la Santé – cela peut changer – car elles sont rapides et ne coûtent pas cher. Elles prétendent apporter la guérison par des méthodes de dressage qui réduisent le sujet à ses comportements. Mais il y aura toujours une partie de l’humanité qui échappera à cette normalisation. On n’arrivera jamais à l’homme parfait qui ne fumera pas, ne se droguera pas, fera l’amour selon les normes en vigueur et se soumettra sans broncher aux règles et aux conventions sociales. Nous vivons dans une société troublée par la mondialisation, l’évolution des normes morales et la perte des repères religieux et identitaires, une société de plus en plus puritaine, qui veut le risque zéro, qui poursuit les pédophiles mais autorise et valorise la pornographie. Il y a un vrai combat philosophique derrière tout cela: veut-on des individus soumis aux contraintes de l’efficacité économique et de l’hédonisme réduit à la question du corps, ou bien des sujets lucides et autonomes, mais peut-être moins contrôlables?

1 réponse

  1. Le petit monde germanopratin a décerné à Roudinesco un prix littéraire pour son roman historique : «Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre», publié par son compagnon, le PDG de Fayard.
    Pour découvrir à quel point son livre est futile (une érudition de pacotille sur ce que Freud mangeait, ses voyages, la vie de ses chow-chow, le noms de ses 14 neveux et nièces, etc.) et n’apporte rien de substantiel sur la psychanalyse par rapport à des auteurs qu’elle cite à peine ou mal (Borg-Jacobsen, Onfray notamment), voir cette analyse d’une vingtaine de pages par quelqu’un qui, contrairement à un certain nombre de journalistes, a lu attentivement cet ouvrage

    Document : « Roudinesco.Freud.Rillaer.2014.pdf »
    Sur le site
    http://icampus.uclouvain.be/claroline/document/document.php?cidReset=true&cidReq=EDPH2277

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